Accord de Sant’Egidio : « Je suis de ceux qui sont sceptiques », dixit Christophe Gazam-Betty

Texte de l’article publié ce jour, dans le journal l’HIRONDELLE et aimablement transmis dans son intégralité par la rédaction. Il est publié in extenso sur notre site.

Christophe GAZAM BETTY

Alors que l’actualité sécuritaire vient juste d’être ravie par l’usurpation, à Rome, de titre du Cardinal Dieudonné Nzapalainga par Godefroy Mokamanedé, ces mêmes Accords de Sant’Egidio ont fait l’objet de décryptage avec l’ancien Ministre d’Etat à la Réconciliation nationale, Christophe Gazam-Betty. A bâtons rompus avec L’Hirondelle, ce dernier aborde l’actualité sécuritaire et présente son scepticisme par rapport aux Accords qui viennent d’être signés à Rome par des Centrafricains sous l’égide de la Communauté catholique de Sant’Egidio.

L’Hirondelle (LHDR) : Excellence Christophe Gazam-Betty, bonjour ! Avant d’aborder avec vous votre regard sur l’Accord de Sant’Egidio, faisons le tour de l’actualité. Actualité qui reste dominée par les séries de violences meurtrières de Alindao, Bangassou et Bria et plus récemment Zemio… Quelle en est votre lecture ?

Christoph Gazam-Betty (CG) : Bonjour Monsieur le Journaliste. Avant toute chose, je voudrais ici m’incliner devant la mémoire de nos concitoyens qui ont trouvé la mort dans ces violences, et aussi exprimer ma compassion envers les familles endeuillées.

Parlant de cette triste situation sécuritaire, je constate comme tout le monde qu’on n’est pas sorti de l’auberge. De plus en plus, l’insécurité gagne ; mais paradoxalement, on annonce chaque jour, des signatures d’accords, d’adhésions… On assiste à une évolution géographique de la rébellion. Si vous remarquez bien, c’est l’appropriation et une captation des richesses minières qui sont derrière. C’est pour cela que lorsque je fais mon analyse en tant qu’ancien ministre de la Réconciliation nationale, je m’inscris en faux contre ceux qui disent que ce conflit est confessionnel entre musulmans et chrétiens. Non ! La guerre-là contre la population civile, c’est pour l’appropriation du sous-sol.

Il faudrait que ceux qui sont en charge de régler les problèmes changent de paradigme et d’essayer d’analyser sociologiquement, quelle est la nature même de cette insécurité avant de proposer une piste de solution. Personne ne détient une piste de solutions ; mais il y a des pistes qu’il faut explorer tout en allant au fond des choses.

La première des choses, à mon avis, aujourd’hui, l’heure est venue d’arrêter avec les signatures de gauche à droite de dérouler les tapis rouges à des gens qui ne respectent rien.

LHRD : Il se trouve que le Front populaire pour la renaissance de Centrafrique (FPRC) de Nourredine Adam très actif à Bria ne s’est pas seulement limité à l’aspect de ressources minières, mais également à l’aspect confessionnel ? Qu’en dites-vous ?

CG : Je répète que je ne suis pas pour les étiquettes de RP ceci, RP cela. Mais ce qui retient mon attention en tant que responsable politique qui a eu à gérer l’Etat, c’est qu’il y a eu des morts, et qu’il y a des gens qui sèment la mort. Par exemple, il y a des morts à Bria, à Bangassou, à Alindao, etc., c’est là, mon souci. Il faut qu’à un moment donné, on puisse dire non ! C’est ce non qui manque aux Centrafricains.

Je note en passant que ‘’dire non !’’ C’est imposer la force  et que beaucoup pensent que sans les Faca,  la République centrafricaine est faible. Je dis jamais un Etat a la capacité de dire non ! Il suffit que ceux qui conseillent de l’extérieur ou de l’intérieur le gouvernement à continuer de dérouler le tapis rouge aux assassins et aux criminels de donner les bons conseils. D’ailleurs, les Président de l’Assemblée nationale [Très honorable Abdou Karim Meckassoua] vient de le dire en se demandant quel est le bilan des discussions qu’on mène de manière interminable depuis quatre ans avec les chefs rebelles ? Ils nous envoient des leurs représentants signer des papiers, le soi-même, ils dénoncent et le lendemain, ils recommencent. Là ce sont des faits.

Il y a nécessité de changer de langage, parce qu’on ne peut pas continuer à dire que la communauté internationale a dit qu’il faut discuter à tous les acteurs. A un moment donné, il n’y a que les lois de la République qui doivent vous départager. Il est question de faire respecter ce que la loi a dit. Il y a glaive, l’épée et la carotte. On ne peut pas continuer à accepter qu’on tue nos familles comme-ça.

LHRD : Revenons à notre sujet principal, Excellence, comment réagissez-vous à l’Accord politique de Rome qui vient d’être signé par les leaders des groupes armés et certains leaders politiques et de la société civile ?

CG : Mon analyse depuis la signature de l’Accord de Sant’Egidio – institution qui est largement avancée sur la question centrafricaine, étant entendu qu’il y avait plusieurs volets, le Cessez-le-feu, l’Accord politique… j’ai réfléchi en tant qu’ancien Ministre de la Réconciliation nationale que ce qui manquait à ces Accords, c’est la sécurisation desdits Accords. Par sécurisation de ces Accords, j’entends que les uns et les autres ont pris des engagements et qu’il manque quelque chose de fondamental : si une partie viole ces Accords, qu’est-ce qu’on fait de lui ?

Monsieur le Journaliste, si vous retrouvez ces dispositions dans les Accords de Libreville, de Brazzaville ou de Sant’Egidio, on aurait fait un pas vers l’avant. Si vous ne retrouvez pas, c’est-à-dire ce que sont des redites. Cela veut dire que sur les dix milles Accords que ce soit de Tripoli, de Libreville, de Brazzaville, de Ndjamena, de Bangui ou de Sant’Egidio, c’est la même rhétorique. Les événements de Bria intervenus à la veille de la signature de l’Accord de Rome attestent bien de cela.

Donc, je pense que Sant’Egidio – institution que j’ai eu à travailler avec, et que c’est moi qui ai signé l’Accord pour qu’elle vienne à Bangui, a été de bonne foi pour intervenir en République centrafricaine. Malheureusement, les gens qui sont allés là-bas n’ont pas donné la juste information sur la nature même de la crise en République centrafricaine. Ils pensent que si on signe un Cessez-le-feu et qu’on a la bénédiction du Pape, tout va rendre dans l’ordre. Non ! C’est un Accord sans lendemain.

Je dis que les faits sont là, et que je suis de ceux qui sont sceptiques. Parce que lorsque vous voyez les signataires, ils ont déjà signé combien d’Accords ? Ils n’ont jamais respecté. Et je crains fort que ce serait cet Accord qu’ils vont respecter. Une fois de plus, je répète que si on avait inclus dans cet Accord la sécurisation dudit Accord pour dire que l’Etat soit en mesure de s’assumer, je commencerais à comprendre qu’on a franchi un pas de bouger les lignes. Mais tant qu’on continue à reprendre les mêmes termes, cet Accord de Sant’Egidio, avec tout le respect que j’ai pour l’institution, et pour un certain nombre d’amis qui ont travaillé à cela, je dis qu’on n’a pas avancé du tout.

Je profite pour vous dire ceci, pourquoi la Coordination nationale du DDR qui est à la Présidence de la République, ainsi que le Ministère de la Défense nationale et le Ministère de la Réconciliation nationale ne sont pas associés à cela ? Même si le Ministère des Affaires étrangères est impliqué, mais techniquement, les Départements que j’ai cités doivent pleinement impliqués.

Alors tout ceci m’amène à me poser la question de savoir si ces Accords de Sant’Edigio ont pris en compte la politique du gouvernement en matière de la réconciliation nationale et du DRR ? D’ailleurs, il me semble qu’il y a une disposition qui est assez subtile qui consiste à dire qu’il faudrait que le gouvernement centrafricain voit avec la CPI et les organisations internationales pour que les chefs de rebellions envoient des représentants à tous les stades du processus de DDR. Cela veut dire qu’il faut laisser ces gens rentrer à la Présidence de la République. Alors que le DDR n’est pas négociable sur le fond.

LHRD : Excellence, entre les lignes de l’Accord de Sant’Egidio, il y a une disposition qui demande à la Communauté internationale de lever les sanctions qui pèsent sur certains chefs rebelles. Qu’en dites-vous ?

CG : Je dis tout simplement qu’on cherche là, à piéger le gouvernement centrafricain pour que le peuple se soulève. Il n’appartient pas au gouvernement centrafricain de demander à la communauté internationale qui aurait sorti une liste de personnes à elle, de ne pas tenir compte de cette liste. Je me résume que Sant’Edigio qui a la bonne foi et la bonne réputation de nous aider n’a pas eu les informations justes pour faire des propositions justes.

LHRD : Excellence, Monsieur le Ministre, je vous remercie Interview réalisée par Fred KROCK

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